Lundi 23 février 2009
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Lettres à Théo
Vincent Van Gogh
Gallimard, 251 pages, 2005
Vincent Van Gogh a écrit à son frère, Théo, quelques 900 lettres entre janvier 1874 et le 29 juillet 1890, jour de sa mort. 16 ans de
correspondance choisie retracée dans un ouvrage comprenant en plus des dossiers thématiques.
Une correspondance puissante dont on ne ressort pas indemne. Vincent, l'érudit, l'incompris, le perfectionniste, le puriste, le talentueux, ...
Le lien qui l'unit à Théo, de quatre ans son cadet, est exceptionnel. Une relation bien plus que fraternelle, deux âmes soeurs.
Le 29 juillet 1890, dans le champ de blé qu'il a peint quelques jours avant, Vincent se tire un coup de revolver. Le chagrin brise Théo. Son unique souci est alors de préserver l'oeuvre et la
mémoire de son frère. Tout en s'épuisant à la tâche, il quitte son travail et perd brusquement la raison. Il doit être interné et meurt le 25 janvier 1891, moins de six mois après son frère.
Enterré en Hollande, ses restes seront transférés par sa veuve, Jo, 23 ans plus tard aux côtés de Vincent. Jo réussira au-delà de toute mesure à livrer l'œuvre au public.
La nuit étoilée. Une de mes préférées. Le tourbillon de la vie...
Terrasse du café le soir, Place du Forum à Arles. La passion des couleurs vives. La recherche du jaune absolu.
Vincent aimera Arles pour les couleurs chaudes du sud.

L'église d'Auvers-sur-Oise.
19 décembre 1885
Je préfère peindre des yeux humains plutôt que des cathédrales, si majestueuse et si imposantes soient-elles - l'âme d'un être humain - même les yeux d'un pitoyable gueux ou d'une fille du
trottoir sont plus intéressants selon moi.

Champ de blé aux corbeaux
Ce sont d'immenses étendues de blés sous des ciels troublés et je ne me suis pas gêné pour chercher à exprimer de la tristesse, de la solitude extrême... le chemin central va vers le
lointain, mais ne mène nulle part...
Si le vol des corbeaux fond violemment sur celui qui regarde le tableau, c'est que le peintre en eut lui-même la vision horrifiante.

Quelques extraits :
15 octobre 1879
... Sentir que je suis devenu un boulet ou une charge pour toi et pour les autres, que je ne suis bon à rien, que je serai bientôt à tes yeux comme un intrus et un oisif, de sorte qu'il
vaudrait mieux que je n'existe pas : savoir que je devrai m'effacer de plus en plus devant les autres, - s'il en était ainsi et pas autrement, je serais la proie de la tristesse et la victime du
désespoir.
Il m'est très pénible de supporter cette pensée, plus pénible encore de croire que je suis la cause de tant de discordes et de chagrins dans notre milieu et dans notre famille. Si cela était,
je préférerais ne pas trop m'attarder en ce monde. Tout cela me décourage parfois excessivement, trop profondément, car il arrive qu'à la longue une autre idée germe en même temps en mon
esprit : ce n'est peut-être qu'un rêve horrible et angoissant; peut-être verrons-nous plus clair et comprendrons-nous mieux par la suite. Ou bien, ce rêve est-il une réalité : est-ce que
cela ira mieux, est-ce que cela ne s'aggravera pas ? Nombreux ceux qui trouveront sans doute que c'est de la superstition de croire encore à une amélioration. Il fait parfois si froid en hiver
qu'on se dit : il fait trop froid, peu m'importe l'été, le mal l'emporte toujours sur le bien. Mais tôt ou tard, le gel rigoureux prend fin, avec ou sans notre approbation, et un beau matin, le
vent surgit d'une autre direction : c'est le dégel. Quand je compare les variations du temps aux variations de notre état d'âme et de nos conditions de vie, je garde un peu d'espoir : cela finira
peut-être mieux que nous le pensons.
Sans date
... Je me sens vieux chaque fois que je songe que la plupart des gens qui me connaissent me considèrent comme un raté : il me semble
qu'un jour il s pourraient avoir raison si certaines choses ne changent pas. Quand je me dis qu'il pourrait en être ainsi, j'en sens si intensément la réalité que je suis découragé et que
toute envie me passe comme si c'était déjà arrivé. Lorsque je regagne mon humeur normale, plus calme, il m'arrive de me réjouir que trente années se soient écoulées et qu'elles ne se soient pas
écoulées sans que j'aie apprit quelque chose dont je pourrai tirer parti plus tard. Je me sens alors la force et l'envie de vivre les trente années suivantes, s'il m'est donné de les vivre. ...
Bien des choses ne font que commencer à trente ans, et il est certain que tout n'est pas fini à ce moment-là. Mais on n'espère plus que la vie vous donnera ceci ou cela, puisque l'expérience vous
a appris qu'elle ne peut vous le donner. On commence à saisir alors que la vie n'est qu'une espèce de période de fumage, et que la récolte n'est pas de ce monde.
Sans date
... Tu ne sais pas à quel point il est décourageant de fixer une toile blanche qui dit au peintre : tu n'es capable de rien ; la toile a un regard fixe idiot et elle
fascine à ce point certains peintres qu'ils en deviennent idiots eux-mêmes.
Nombreux sont les peintres qui ont peur d'une toile blanche, mais une toile blanche a peur du véritable peintre passionné qui ose - et qui a su vaincre la fascination de ce tu n'es capable de
rien.
La vie en soi, elle aussi, présente toujours à l'homme un côté blanc infiniment banal qui vous décourage et vous fait désespérer ; une face absolument vierge, aussi vierge que la toile blanche du
chevalet. Mais si banale et si vaine, si morte paraisse la vie, l'homme doué de foi, d'énergie, de chaleur, sachant ce qu'il sait, ne se laisse pas payer en monnaie de singe.
Il intervient, fait quelque chose, part de là, enfin, il brise - il « endommage » disent-ils. Laisse-les donc dire, ces théologiens glacés.
Sans date
... Tu es bon pour les peintres et sache-le bien, que plus j'y réfléchis, plus je sens qu'il n'y a rien de plus réellement artistique, que d'aimer les gens.
Sans date
C'est une perspective assez triste de devoir se dire, que jamais peut-être la peinture que je fais aura une valeur quelconque. Si cela valait ce que cela coûte, je pourrais me dire : je ne
me suis jamais occupé de l'argent. Mais dans les circonstances présentes au contraire on en absorbe. Enfin, et tout de même il faut encore continuer et chercher à mieux faire. ...
... la plupart des gens intelligents assez pour comprendre et aimer les tableaux impressionnistes, sont et resteront trop pauvres pour acheter.
Sans date
... il vaut mieux aimer les peintres que les tableaux.
La dernière lettre, celle que Vincent portait sur lui le 29 juillet 1890
Sans date
Mon cher frère,
Merci de ta bonne lettre et du billet de 50 francs qu'elle contenait.
Puisque cela va bien, ce qui est le principal, pourquoi insisterais-je sur des choses de moindre importance, ma foi, avant qu'il y ait chance de causer affaires à têtes plus reposées, il y a
probablement loin.
Les autres peintres, quoi qu'ils en pensent, instinctivement se tiennent à distance des discussions sur le commerce actuel. Eh bien ! vraiment, nous ne pouvons faire parler que nos
tableaux.
Mais pourtant mon cher frère, il y a ceci que toujours je t'ai dit et je te le redis encore une fois avec toute la gravité que puisse donner les efforts de
pensée assidument fixée pour chercher à faire aussi bien qu'on peut - je te le redis encore que je considérerai toujours que tu es autre chose qu'un simple marchand de Corot, que par mon
intermédiaire tu as ta part à la production même de certaines toiles, qui même dans la débâcle gardent leur calme.
Car là nous en sommes et c'est là tout au moins le principal que je puisse avoir à te dire dans un moment de crise relative.
Dans un moment où les choses sont fort tendues entre marchands de tableaux - d'artistes morts - et d'artistes vivants.
Eh bien ! mon travail à moi, j'y risque ma vie et ma raison y a fondrée à moitié - bon - mais tu n'es pas dans les marchands d'hommes pour autant que je sache, et puisse prendre parti, je le
trouve, agissant réellement avec humanité. Mais que veux-tu?
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